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L'esprit libéral-radical

Le libéral-radicalisme dans le creuset des idées

Précisons, avant d"entrer dans le cœur du sujet que le mot «radicalisme» est d'origine anglaise et qu"il apparaît pour la première fois dans la langue française sous la Monarchie de juillet, lié au mot républicain, ceci en 1832.Mais avant l"apparition même du mot, il aura fallu plusieurs siècles de débats, de réflexions, de luttes pour aboutir à la concrétisation d'une doctrine politique, où le radicalisme prend sa source. Aussi loin que l'on remonte dans l'Histoire, l'homme a toujours été partagé entre sa «dimension religieuse et sa dimension sociale». Portant en lui, dans son potentiel génétique, tout le poids de sa conscience d'être et de mourir, comme l"a dit le professeur Monod, prix Nobel, l"homme a presque toujours remis son destin terrestre entre les mains des prêtres et s"est soumis aux exigences de leur religion. De temps à autre, un éclair d'humanisme - car c'est de cela qu'il sagit - illumine l'Histoire mais tout aussitôt, s'éteint. L'Eglise catholique en cela - pour parler d"une structure religieuse qui nous est proche - n'a pas failli à l'histoire des religions et pendant près d"un millénaire, depuis l'Edit de Milan, jusqu'à la Renaissance, elle n"a cessé de soumettre le pouvoir civil et le peuple aux exigences spirituelles qu"elle avait édictées. En effet, l'Eglise s'était toujours efforcée d'élaborer un système politique rationnel et très hiérarchisé, reposant sur la distinction et la coordination des pouvoirs temporel et spirituel mais, assurant à la Papauté une prééminence incontestable sur le pouvoir civil. On alla même plus loin: les légistes religieux de l"époque commentant les bulles d'Innocent IV, vers 1250 prétendaient que l'Eglise tenait entre ses mains le temporel et le spirituel, le premier n'étant que confié aux princes. Ainsi, les premiers efforts de toute pensée politique furent de rompre cette théocratie cléricale au profit de la laïcité de l'Etat. Il fallait revenir vers une dimension horizontale du pouvoir politique et partant du destin de l'homme. Liberté

 

Le retour à l'antiquité que connut la Renaissance amena bien de la part des écrivains une exaltation pour la liberté, mais elle amena aussi la Réforme, et à travers elle, la contestation d"un ordre établi, pour peu de temps. En effet, une fois la Réforme établie, il n"est pas étonnant de voir se renforcer Ies pouvoirs politiques préexistants. Ainsi en est-il en France, en Suisse dans l'ensemble des cantons, en Espagne et ailleurs. Il n'y aura donc plus de changement majeur jusqu'à la Révolution française. Mais si les structures sont en place, les idées elles, peuvent germer et porter leurs fruits. Elles le peuvent d'autant plus que la classe qui réfléchit et qui amène le progrès, la bourgeoisie, s'élève et, loin de se fondre dans l"ancienne hiérarchie, va vouloir en instaurer une nouvelle. Or, cette classe sociale dont l'influence économique grandit, a besoin de liberté: elle va s'efforcer de supprimer les contraintes, les privilèges, les droits acquis qui gênent le progrès économique. Elle exige la libre acquisition et la libre disposition de la propriété, considérée par elle comme un droit inviolable.

 

A l'appui de ses revendications, la bourgeoisie associée à tous ceux pour qui les structures existantes sont contraignantes - minorités religieuses, pays bailliages - va invoquer la philosophie du droit naturel qu"enseignait le philosophe anglais Locke vers 1700. Il prétendait à l"existence de droits naturels - liberté et propriété entre autres - antérieurs à tout pouvoir politique, intangibles et inaliénables, que l"Etat a pour devoir primordial de garantir à l"individu. Pour assurer la sauvegarde de cette garantie, Locke a été amené à définir les principes essentiels du parlementarisme moderne: «Le citoyen, dit- il, doit vivre dans un Etat où toute menace de pouvoir personnel soit écartée, où l"autorité soit réglée par un contrat entre l"exécutif et le législatif, où ces deux pouvoirs soient séparés, le premier étant étroitement subordonné au second, où, enfin le droit de «rébellion» soit reconnu au peuple souverain.» Ainsi, oublié depuis fort longtemps, on remet l'individu au premier plan, sous la protection concédée à l'autorité. Le thème essentiel de ce postulat, qui sera repris par Voltaire, est l"émancipation de la personne humaine. Ne veut-il pas défendre les droits individuels partout où ils sont menacés? La liberté de conscience contre l"intolérance de l"Eglise catholique, la liberté de ce corps contre l"arbitraire de la législation pénale, la dignité humaine contre la pratique du servage?. Démocratie Rousseau, de son côté, introduit dans la pensée politique le courant démocratique, invoquant notamment que toute société qui aurait pour fondement le droit du plus fort doit être rejetée. Les hommes sont libres et égaux, ce n"est que par un pacte social qu"ils peuvent aliéner une partie de leurs droits.

 

Avec la Révolution française, c"est l"homme qui revient au premier plan. N"est-ce pas la Déclaration des droits de l"homme et cette formule clé: «Liberté - Egalité - Fraternité», n"est-ce pas dans ce creuset et cette fermentation d"idées un départ fantastique sur tout ce qui a été exprimé et souhaité pour relever la dignité de l"homme et l"émanciper? N"est-ce pas déjà en germe les prochaines philosophies politiques qui prendront la suite du libéralisme triomphant, parmi elles le radicalisme et le socialisme dans sa formation non marxiste? Tout était là. Pour mieux comprendre l"apport de la Révolution française plutôt que de l"expliquer, il convient peut-être de citer un opposant farouche, Joseph de Maistre.

 

Ce dernier prétendait que la Révolution est la punition de Dieu, envoyée aux hommes pour les châtier d"avoir oublié le Christianisme et de s"être livrés à la corruption et à l"athéisme! Les nobles payent, affirmait-il, la faute de leurs ancêtres en vertu de la solidarité du genre humain ! Il plaçait la Providence au centre de la pensée politique de son temps. Et de prétendre que l"homme ne peut pas modifier lui-même les institutions de son pays. Il ne saurait y avoir, poursuit-il, de constitution écrite reposant sur des principes abstraits, valables pour tous les peuples. Toute constitution doit prendre source dans les traditions les plus profondes d"un peuple, être écrite dans leur nature et, selon Maistre, la nature ce n"est autre chose que Dieu et sa volonté. Dès lors, il apparaît que le citoyen ne pouvant ni créer, ni modifier les institutions n"a d"autre attitude possible que l'obéissance aux décrets divins, la soumission totale au régime établi. Voilà la meilleure explication, a contrario, de l'apport humaniste de la Révolution française qui anime aujourd'hui profondément tous les mouvements qui se réclament d'une philosophie humaniste et libérale.